dimanche 29 mars 2026

Hongrie : les enjeux des élections législatives du 12 avril 2026

 Le Premier ministre Viktor Orbán fait face à une opposition grandissante avant le vote du dimanche 12 avril qui renouvèlera pour quatre ans les 199 membres de l'Assemblée nationale. Professeur à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Paul Gradvohl revient sur les enjeux de ce scrutin décisif.

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Premier ministre de 1998 à 2002, puis depuis 2010, Viktor Orbán est en mauvaise posture politique. Son adversaire, Péter Magyar, député européen de centre droit, le devance dans les sondages et il dénonce une corruption généralisée autour du cofondateur national-conservateur et de droite populiste du mouvement Fidesz-Union civique hongroise (Fidesz-MPSZ).

"Kleptocratie" : 28 milliards d'euros de marchés publics ont été empochés par des proches de Viktor Orbán, révèle une enquête du Financial Times. "Près de la frontière entre la Hongrie, la Croatie et la Serbie, un pont de 747 millions d'euros, qui enjambe le Danube, y est construit par une société appartenant à László Szíjj, partenaire commercial du plus vieil ami du Premier ministre Viktor Orbán", explique le Financial Times. "Szíjj, dont les yachts de luxe ont accueilli de hauts responsables gouvernementaux, possède des sociétés qui ont remporté une multitude de contrats" d'une valeur qui frôle les 8 milliards d'euros depuis l'élection d'Orbán en 2010, soit bien plus, ajoute le Financial Times, que les "247 millions d'euros d'appels d'offres remportés au cours des cinq années précédant l'élection d'Orbán. [László Szíjj] fait partie des 13 hommes proches du Premier ministre hongrois dont les entreprises ont commencé à remporter une part importante des marchés publics hongrois après l'élection d'Orbán. [...] Au total, ils ont empoché plus de 28 milliards d'euros de marchés publics entre 2010 et fin 2025, seuls ou au sein de consortiums, soit une moyenne de 1,8 milliard d'euros par an. Durant les cinq années précédant l'arrivée au pouvoir d'Orbán, ils n'ont remporté qu'un tiers de cette moyenne annuelle : 608 millions d'euros", détaille le Financial Times qui a enquêté sur près de 350 000 contrats. "Le système d'Orbán est une kleptocratie. L'élite détourne les fonds publics, profitant de l'absence d'État de droit", résume, dans les pages du Financial Times, l'économiste István János Tóth, à la tête du Centre de recherche sur la corruption de Budapest, qui a étudié ce système pour la Commission européenne. C'est aussi ce que dénonce Péter Magyar, ex-du Fidesz, rappelle le Washington Post. À 44 ans, celui qui dirige désormais le parti d'opposition Tisza a une grande capacité de mobilisation pendant cette campagne, relève le journal en ligne EU Observer : "Magyar est généralement accueilli par des foules enthousiastes, et même dans les petites villes autrefois dominées par le Fidesz, des centaines de personnes se rassemblent pour ses événements. Il a également été accueilli par des foules importantes dans les grandes villes où le Fidesz bénéficiait auparavant de fortes majorités."

Recours à l'IA pour jouer sur la peur de la guerre en Ukraine : la campagne se polarise dans la dernière ligne droite avant les législatives du 12 avril. "Je vous demande de renouveler notre alliance contre la guerre en Ukraine, pour nous, qui partageons une même passion pour la Hongrie, qui croyons aux valeurs conservatrices et chrétiennes", a lancé Viktor Orbán, 62 ans, dans la dernière étape en date de sa campagne électorale dans tout le pays, qui l'a mené, hier, à Nagykanizsa, indique le quotidien hongrois Magyar Hírlap. Le Premier ministre actuel, qui craint de ne pas être réélu, joue sur la peur, en recourant également à des vidéos générées par l'intelligence artificielle, annoncent la Deutsche Welle et la chaîne télévisée hongroise ATV Magyarország : "Maman, quand est-ce que papa rentre ? Mais où est-il maintenant ? Quand pourrai-je le revoir ?", demande une petite fille dans une vidéo générée par l'IA, montrant la prétendue exécution du père de cette petite Hongroise sur le front. Selon cette vidéo, si le Fidesz ne remporte pas les élections législatives le 12 avril prochain, les pères de famille hongrois seront envoyés au front en Ukraine, où ils risquent d'être exécutés. "Ne prenons pas ce risque", conclut ce clip de campagne, diffusé sur les réseaux sociaux du parti Fidesz de Viktor Orbán, précise la chaîne télévisée hongroise ATV Magyarország. "Instrumentalisation de la peur", dénonce son adversaire Péter Magyar : "ce n'est pas de la politique, c'est une manipulation cynique et révoltante", rapporte ATV Magyarország.

Entretien avec Paul Gradvohl, professeur à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Le Premier ministre ultra-conservateur joue donc sur la peur de la guerre en Ukraine. Pourquoi cet argument ne fait-il plus mouche auprès des électeurs en Hongrie ?

Cet argument de la peur a été utilisé dans un contexte différent, notamment en 2022. Cela fonctionnait parce qu’Orbán avait réussi à faire croire que, grâce à la Russie, la Hongrie pourrait avoir accès à une énergie moins chère. Mais depuis 2022, il s'est avéré que la Hongrie n'achetait pas ses hydrocarbures à un prix plus bas. Or, Orbán est passé à une autre phase. Il évoque la menace de voir, demain, si Péter Magyar prend le pouvoir, des soldats hongrois intégrés à l'armée ukrainienne et combattant sur le front contre la Russie. C'est donc une propagande parfaitement mensongère. Mais ici, le mensonge est plus visible que lorsqu'on parle des prix des hydrocarbures. Il y a aussi l'usure. Cela explique cet échec.

La chute de popularité de Viktor Orbán inquiète notamment Moscou et Washington. Comment la Russie et l'administration Trump s'impliquent-elles dans la campagne pour les législatives du 12 avril en Hongrie ? Comment Moscou et Washington tentent de peser sur ce scrutin ?

D'abord, il existe des points communs entre Moscou et Washington, en lien avec Viktor Orbán. Des deux côtés, il est vu, tout à fait officiellement, comme un excellent chef politique, un modèle d'autoritarisme à saluer : un homme favorable au contrôle des médias, opposé au droit des femmes à disposer de leur corps, pour l'autorité masculine, bref, un modèle pour eux et quelqu'un qui travaille très bien avec eux.

Vous avez remarqué que la Hongrie est membre du fameux "Haut Conseil de la paix", censé régler non seulement les affaires de Gaza, mais l'ensemble des conflits du monde, sous l'égide très personnelle de M. Trump. Vous avez aussi remarqué que le ministre des Affaires étrangères hongrois a été pris la main dans le sac en communiquant des informations confidentielles liées aux sommets européens. Donc, tant les États-Unis que la Russie de M. Poutine sont très intéressés par le maintien de Viktor Orbán au pouvoir, d'autant plus qu'ils n'ont aucune prise sur son éventuel successeur.

A contrario, si le chef de l'opposition Péter Magyar remporte effectivement les législatives du 12 avril, est-ce que ce sera la fin d'une porte d'entrée de la Russie, des conservateurs étasuniens au sein de l'Union européenne ? Ou bien existe-t-il d'autres pays qui freinent, par exemple, l'aide à l'Ukraine au sein des 27 ?

Il faut répondre en deux temps. Premièrement, M. Vance est attendu pour participer à la campagne électorale dans la dernière semaine aux côtés de M. Orbán. Deuxièmement, l'engagement russe est tel qu'une équipe russe, déjà intervenue dans les élections moldaves et dans les élections roumaines, a, cette fois-ci, été accueillie sur le sol hongrois. Il y a donc un tel engagement aux côtés de M. Orbán que, s'il perd, son concurrent ne sera pas enclin à faire des faveurs ni à M. Poutine ni à M. Trump.

Quant à l'autre dimension de la question, jusqu'à présent, il y a bien sûr dans l'Union européenne des gens comme monsieur Robert Fico, aujourd'hui Premier ministre de la Slovaquie, qui sont très largement sous la coupe des Russes, mais M. Fico n'a pas, au sein de l'Union européenne, les capacités de nuisance qu'a M. Orbán. Si Viktor Orbán tombe, vous avez compris qu'en France, le Rassemblement national et l'ensemble des "Patriotes", ce groupe du Parlement européen, se retrouveraient en mauvaise posture.

 

FranceCulture, 28/03/2026 

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