La citation est restée célèbre. Dans un court texte d’une vingtaine de pages paru en 1919 sous la forme de deux lettres envoyés par un Français aux Britanniques, intitulé La crise de l’esprit, Paul Valéry écrit ces mots en guise d’ouverture : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». Le gouffre de 1914-1918 est encore fumant sur les champs de bataille d’une Europe qui se projetait dans ses aventures coloniales, aux quatre coins du monde, comme une puissance de civilisation, et qui venait de faucher en à peine de quatre ans toute une génération de jeunes européens.
Comme Paul Valéry, de nombreux intellectuels ressentent dans les années 1920 le besoin de rompre le cercle infernal qui a transformé l’adhésion patriotique en nationalisme mortifère. Trop d’écrivains sont allés au front, beaucoup n’en sont pas revenus… Le camp de la paix veut croire que la Société des Nations, malgré ses fragilités, offrira un cadre au sein duquel tisser des liens conjurant le retour de 14. Avec sa Déclaration de l’indépendance de l’Esprit, publiée également en 1919, Romain Rolland pousse l’idée d’un effort concerté des intellectuels pour la reconstruction d’une Europe autour de la paix. C’est l’une des raisons de l’engagement pour une Europe supranationale de Stefan Zweig qui intitule l’un de ses conférences « La désintoxication de l’Europe ». Paul Valéry participe lui aussi de ce mouvement, multiplie les conférences, les voyages en Europe. Sans illusion sur les faiblesses de la Société des Nations, Paul Valéry estime néanmoins que « notre part est d’accroître la compréhension mutuelle des hommes ».


