À la tête d'une unité redoutée, Robert «Madyar» Brovdi revendique une stratégie militaire brutale: cibler les soldats russes pour épuiser l'armée adverse.
Le bunker souterrain de Robert Brovdi ne ressemble à aucun autre: couloirs tapissés de cabines de sommeil japonaises, salle de sport, murs couverts d'écrans affichant des données de missions et de pertes ennemies. Entre deux rangées de missiles, une galerie d'art ukrainien rappelle que la culture résiste, même au cœur de la guerre. Non loin, la vidéo d'un soldat russe agonisant tourne en boucle.
Cette esthétique troublante correspond à la personnalité du maître des lieux. Celui que l'on surnomme «Madyar» est un ancien négociant en céréales âgé de 50 ans, devenu depuis un des chefs les plus respectés des unités de drones ukrainiennes. Aventurier des affaires avant l'invasion russe, il est aujourd'hui un stratège aguerri, à la tête d'une unité de drones qui a redéfini la guerre moderne: cibler non plus les blindés, mais les soldats russes eux-mêmes, voilà sa doctrine.
Depuis que Robert Brovdi a pris la direction des forces de systèmes sans pilote de l'armée ukrainienne en juin 2025, les pertes russes ont explosé, retrace le magazine britannique The Economist dans un portrait. Les statistiques qu'il consulte dans son cubicule sans fenêtre témoignent d'un changement d'échelle incontestable. En décembre 2025, la Russie aurait perdu plus de soldats sous les coups des drones ukrainiens qu'elle n'en a recrutés.
«L'armée russe est une vache qu'il faut traire jusqu'à l'épuisement»
Les bataillons des «oiseaux de Madyar», comme le responsable militaire appelle ses escadrons de drones pilotés à distance, seraient responsables d'un sixième de ces pertes. L'ensemble de ses forces et opérateurs de drones, qui ne représentent que 2% du contingent de l'armée ukrainienne, seraient à l'origine de plus d'un tiers des pertes ennemies. En décembre, près de 400 combattants russes étaient tués chaque jour.
«Quand une unité n'a plus d'infanterie, les Russes envoient les employés de bureau. Ils ne savent pas se battre, alors ils meurent vite», commente Robert Brovdi d'un ton sec. Sa doctrine: viser les humains avant les machines. Il résume sa philosophie en une métaphore agricole: «L'armée russe est une vache qu'il faut traire jusqu'à l'épuisement.»
Originaire de la région frontalière hongroise, «Madyar» («Hongrois» en ukrainien) a rejoint la guerre comme simple volontaire civil. Son ascension spectaculaire doit tout à son intuition d'homme d'affaires. En 2022, sur le front de Kherson (sud de l'Ukraine), il improvise la première «kill chain» par drone. À l'époque, il ne dispose que d'un petit engin acheté pour son fils, mais il s'en sert pour repérer les chars russes cachés, transmettant leurs coordonnées par l'application Discord à une unité d'artillerie voisine. Ce geste fondateur a ouvert la voie à la généralisation des drones de combat ukrainiens.
«Nous échangeons du plastique et du métal contre des Russes morts»
Aujourd'hui, dans son bunker, plus de cent écrans affichent les opérations en direct. Chaque mission –frappe, brouillage, déminage– est documentée, vérifiée, puis intégrée dans un logiciel d'analyse dérivé de ceux utilisés pour négocier les céréales. «Les principes sont les mêmes, explique Robert Brovdi. On remplace le tonnage et les camions par les munitions et les rotations.» Le militaire a bâti un véritable écosystème de guerre numérique: «Les Américains veulent savoir quel est le meilleur drone. Je leur réponds: “Le meilleur drone, c'est l'écosystème”.»
Ce modèle lui vaut autant d'admirateurs que de critiques. Ses succès spectaculaires doivent beaucoup au soutien matériel dont il dispose, plus large que celui de ses prédécesseurs. Lui s'en défend: «Les soldats ne doivent pas attendre les drones; les drones doivent les attendre.» Il affirme avoir un ratio de 400 ennemis mis hors de combat pour un seul homme tombé côté ukrainien. «Nous échangeons du plastique et du métal contre des Russes morts. C'est le meilleur taux du marché.»
Sur les réseaux sociaux, les vidéos de frappes menées par ces unités, tournant souvent en dérision l'ennemi russe, font parfois scandale. Certains y voient une dérive morale, voire une violation du droit de la guerre. Robert Brovdi reste impassible: «Je n'ai aucun scrupule. Celui qui vient sur ma terre avec un fusil vient me tuer. Ou je le tue, ou il me tue.» Pour lui, chaque image de destruction galvanise une société épuisée, donne à sa mère et à des millions d'Ukrainiens une raison d'espérer.
Les chiffres lui donnent raison: pour la première fois, la Russie perd plus de soldats qu'elle n'en recrute et les troupes ukrainiennes regagnent du terrain. Reste à savoir si cette dynamique sera suffisante pour épuiser Vladimir Poutine et son immense réservoir humain. Robert «Madyar» Brovdi, lui, ne se fait pas d'illusions: «Je n'ai aucune vision romantique de la fin prochaine de cette guerre. Voyons déjà si nous pouvons garder ce rythme une année de plus.»

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