On reparle d'une Europe des cercles.
Le Comité d’Action pour les Etats-Unis d’Europe, qui compte parmi ses membres Josep Borrell et Guy Verhofstadt, propose la création d’une « avant-garde » de l’UE beaucoup plus intégratrice et volontariste. Le seul moyen de contrer la puissance des Etats-Unis, de la Russie et de la Chine.
« Nous
sommes en difficulté. C’est bon signe. Si nous n’y étions pas, nous ne
changerions jamais rien. Et faire l’Europe, c’est changer les choses. »
— Jean Monnet
L’Union européenne (UE) nous a offert plus de soixante-dix ans de paix et de prospérité. Mais elle n’a pas été conçue pour fonctionner dans un monde dominé par des empires continentaux. Une Union plus forte doit désormais émerger. L’Europe est un continent vieillissant, elle est en retard sur les Etats-Unis et sur la Chine en termes de croissance et de productivité, elle souffre d’un manque d’investissements et lutte pour maintenir son modèle social. Dans le même temps, elle doit faire face à un bouleversement géopolitique : la Russie menace sa sécurité à l’Est, tandis que son allié traditionnel, les Etats-Unis, devient au mieux un partenaire peu fiable, au pire une puissance hostile.
Avec seulement 5 % de la population mondiale et une part (jusqu’à présent) déclinante de l’économie mondiale, seule une Europe plus unie, économiquement et politiquement, capable d’assurer sa propre sécurité et sa propre défense, peut affronter efficacement les trois puissances continentales qui cherchent à diviser le monde en sphères d’influence, alors que l’ordre multilatéral s’effondre. Pourtant, même après l’agression contre l’Ukraine et les menaces de Donald Trump sur le Groenland, les dirigeants européens n’ont lancé aucune initiative audacieuse pour renforcer l’Union.
Le problème n’est pas que l’Europe manque de plans, mais qu’elle manque d’un consensus parmi les Vingt-Sept. Enrico Letta et Mario Draghi ont proposé en effet un ensemble de mesures essentielles pour relancer la croissance et la compétitivité de l’Union en complétant le marché unique et en mobilisant les investissements publics et privés dans des secteurs clés. Cela devrait aller de soi. Supprimer les barrières nationales dans les services financiers, les télécommunications, les marchés numériques et l’énergie donnerait un coup de fouet majeur à l’économie de l’UE. Il en va de même pour l’harmonisation des lois sur les faillites ou celle du droit des sociétés.
Nous devons également compléter l’Union des marchés de capitaux et l’Union bancaire pour conserver l’épargne européenne et l’investir sur le continent. Un tel programme économique ne relancerait pas seulement la prospérité de l’Europe et n’améliorerait pas seulement le niveau de vie des Européens, il fournirait aussi la base technologique et financière nécessaire pour projeter notre puissance à l’échelle mondiale en défense de nos valeurs et de nos intérêts.
Cependant, tout cela ne suffit pas. L’Europe doit aussi construire sa propre défense, étant donné la fiabilité très incertaine des Etats-Unis, et donc de l’Otan, et elle doit pouvoir prendre des décisions à la majorité en matière de politique étrangère. Le Traité de Lisbonne offre déjà des voies pour atteindre ces deux objectifs, y compris la possibilité de réformes. Pourtant, aucun progrès n’est réalisé.
Les événements récents illustrent l’urgence d’un tel mouvement. La guerre en Iran, le blocus du détroit d’Ormuz et les bombardements au Liban ont montré une fois de plus comment le veto d’un seul Etat membre peut bloquer une déclaration commune. Récemment, le dernier veto de Viktor Orbán, bloquant un prêt de 90 milliards d’euros financé par des eurobonds à l’Ukraine et le 20e paquet de sanctions contre la Russie, a mis en péril la sécurité de tout le continent, alors que la Hongrie ne représente que 1 % du PIB de l’UE et 2 % de sa population.
En outre, le Conseil n’est pas parvenu à un accord pour établir un régulateur unique pour les services numériques, les télécommunications et les services financiers – un élément essentiel pour un véritable marché intérieur – ni sur un système européen d’assurance des dépôts et encore moins sur l’harmonisation fiscale. Des intérêts nationaux puissants continuent de défendre le maintien de barrières transfrontalières et de capturer leurs gouvernements qui forment des minorités de blocage. Par ailleurs, le Conseil s’astreint souvent à décider à l’unanimité même là où elle n’est pas juridiquement requise.
Existe-t-il une issue ? Pour certaines réformes du marché unique, le Conseil peut agir à la majorité qualifiée. Cependant, les grandes initiatives en matière de fiscalité, de dette commune, de politique étrangère et de défense resteront probablement bloquées par des veto nationaux. Par conséquent, à moins que nous ne soyons prêts à accepter le statu quo, et à risquer l’avenir de l’Europe en tant qu’acteur indépendant, le moment est venu de créer une avant-garde fédérale d’Etats membres volontaires. C’est ainsi que nous avons créé Schengen et la monnaie unique.
Cette avant-garde compléterait le marché intérieur, mutualiserait la souveraineté sur l’euro, la fiscalité et les investissements à grande échelle dans la technologie, la politique climatique et l’indépendance énergétique basée sur les énergies renouvelables, ainsi que sur l’industrie de défense. Elle mettrait en place un Conseil de Sécurité européen et une défense dotée de capacités communes et de sa propre chaîne de commandement, et elle déciderait à la majorité qualifiée dans tous les domaines, y compris la politique étrangère, la défense, la fiscalité et les questions financières. Cette « Union dans l’Union » pourrait être établie par une combinaison de coopérations renforcées avec une composition homogène, soutenues par un traité instrumental pour définir les règles de prise de décision et garantir la responsabilité démocratique.
Dans un monde aussi dangereux, où notre sécurité et notre survie sont clairement en jeu, nous ne pouvons accepter qu’une seule capitale puisse retenir tout le monde. Nous sommes convaincus que si la France, l’Allemagne, les pays du Benelux, la Pologne et l’Espagne prenaient les devants en proposant cette Union 2.0, ouverte à tous, celle-ci agira comme un puissant aimant pour les autres Etats membres qui ont jusqu’à présent été réticents vis-à-vis des réformes indispensables.
Au nom du Comité d’Action pour les Etats-Unis d’Europe :
• Josep Borrell,
président du Cidob (Barcelona Centre for International Affairs) et
ancien Haut Représentant de l’Union européenne pour les Affaires
étrangères et la Politique de Sécurité, Espagne ;
• Guy Verhofstadt, président du Mouvement européen international et ancien Premier ministre de Belgique ;
• Domènec Ruiz Devesa, président de l’Union des Fédéralistes européens et ancien député européen, Espagne ;
• Moritz Hergl, président des Jeunes Fédéralistes européens, Allemagne ;
• Philippe Laurette, président de l´Association Jean-Monnet, France ;
• Rossen Plevneliev, ancien président de la Bulgarie ;
• Petre Roman, ancien Premier ministre de Roumanie ;
• Mercedes Bresso, ancienne présidente du Comité européen des Régions, Italie ;
• Nicolas Schmit, ex-commissaire européen et président de la FEPS (Foundation for European Progressive Studies), Luxembourg ;
• Danuta Hübner, ancienne commissaire européenne, Pologne ;
• Luca Jahier, ancien président du Comité économique et social européen, Italie ;
• Pierre Larrouturou, ancien député européen, France ;
• Willy Claes, ancien secrétaire général de l’Otan, Belgique ;
• Andrea Wechsler, députée européenne, membre du Groupe Spinelli, Allemagne ;
• Monica Frassoni, ancienne coprésidente du Parti vert européen, Italie et Belgique ;
• Thijs Reuten, député européen, membre du Groupe Spinelli, Pays-Bas ;
• Luca Visentini, ancien secrétaire général de la Confédération européenne des Syndicats, Italie ;
• Jo Leinen, ancien député européen, Allemagne ;
• Brando Benifei, député européen, membre du Groupe Spinelli, Italie ;
• Sandro Gozi, ancien secrétaire d’Etat italien aux Affaires européennes, membre du Groupe Spinelli, député européen, Italie et France ;
• Guillaume Klossa, écrivain, président fondateur d’EuropaNova et de Civico Europa, coprésident de l’Europa Power Initiative, France ;
• Richard Corbett, ancien député européen, Royaume-Uni ;
• Patrizia Toia, ancienne députée européenne, Italie ;
• Andrew Duff, ancien député européen, Royaume-Uni ;
• Christelle Savall, ancienne présidente des Jeunes Fédéralistes européens, Luxembourg ;
• Giulia Rossolillo, professeure de droit de l’Union européenne, Italie ;
• Francisco Aldecoa, professeur de relations internationales, Espagne ;
• Lieven Taillie, président d’honneur de l’Association des Journalistes européens, Belgique ;
• Michele Fiorillo, philosophe, Civico Europa, Italie ;
• Eric Pestel, conseiller du président de l’Association Jean-Monnet, France ;
• Miguel Ángel Martín Ramos, vice-président de l’Association Jean-Monnet, Espagne.
Par Comité d’Action pour les Etats-Unis d’Europe , tribune parue dans L'Obs
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