mardi 19 octobre 2021

Islamisme. Elisabeth Badinter : "Si on avait pris l'islamisme à bras-le-corps, il n'y aurait pas eu la montée de Zemmour"

 >>> La philosophe constate que, concernant la défense de la laïcité, l'envie d'éviter les conflits conduit à un affaissement de nos réactions collectives. Le "oui mais" règne... 

Il y a un an, la décapitation de Samuel Paty à la sortie de son collège suscitait une émotion inédite dans le pays, et les laïques espéraient un sursaut. Mais Elisabeth Badinter le constate avec angoisse : la peur s'est installée dans beaucoup de salles de classe et, par souci "d'éviter les conflits", il y a comme un affaissement dans nos réactions. Alors que les plus jeunes sont de moins en moins convaincus par les principes de laïcité, elle en appelle aux parents : "L'avenir de vos enfants en dépend." L'intellectuelle s'exprime aussi sur le discours "d'extrême droite" d'Eric Zemmour. Selon elle, "la responsabilité des politiques" face à l'islamisme est "immense". Entretien. 

L'Express : Il y a un an, la décapitation de Samuel Paty provoquait une émotion particulièrement intense dans le pays. On a eu le sentiment - pardon de l'expression - que ce n'était pas "un attentat comme un autre". Comment l'expliquez-vous ? 

Elisabeth Badinter : La première raison tient au mode très particulier de l'attaque, la décapitation, qui a fait horreur. On s'était débarrassé depuis quarante ans, en France, de la peine de mort ; la voilà rétablie dans nos rues : un homme a été décapité. Ce mode de tuerie a été, je pense, un choc pour tout le monde. La deuxième raison tient, bien sûr, au fait que l'on a touché à l'école républicaine. On a voulu piétiner nos valeurs essentielles, auxquelles les Français, dans leur grande majorité, sont terriblement attachés. Enfin, il y a ce que cet homme, Samuel Paty, a accompli. Il y a sa personnalité que nous avons découverte, très attachante. Je crois que la plupart de nos compatriotes ont trouvé normal qu'un professeur veuille effectuer son travail en expliquant à ses élèves les règles de notre République, et notamment qu'il ne saurait exister, en France, de crime de blasphème. Le fait qu'il ait proposé, avant de montrer les "caricatures", que les élèves ayant peur d'être choqués sortent au préalable - même si c'est une entorse au principe laïque - montre un homme chaleureux, qui leur manifestait sa sympathie. Alors, oui : l'émotion et l'indignation ont été particulièrement grandes. Mais il ne faut pas s'arrêter là dans les conséquences de cette tragédie : il y a aussi la peur, au sein du corps enseignant, qui s'est installée, et même intensifiée. 

Pensez-vous que, après cet attentat, une "trouille bleue" s'est installée dans les salles de classe, comme elle avait gagné les rédactions après la tuerie de Charlie Hebdo ? 

Oui, dans certains lieux, et en particulier chez les professeurs d'histoire-géographie. Parce qu'il faut enseigner une partie du programme jugée blasphématoire et "offensante" par l'islam radical, dont l'idéologie a déjà gagné des parents et, donc, leurs enfants. Le phénomène ne date pas d'aujourd'hui. Non seulement parce que les enseignants ont désormais peur d'être attaqués physiquement, mais aussi parce que, dans certains établissements où l'islamisme offensif s'est bien installé, les enfants qui leur font face rendent cet enseignement quasi impossible. J'ai été frappée de découvrir que des élèves pouvaient se boucher les oreilles en classe pour ne pas entendre de musique (1), au motif que cette dernière serait un péché pour l'islam. C'est le refus d'écouter et de savoir. Comment enseigner dans ces conditions ?  

En juillet, une étude de la Fondation Jean-Jaurès montrait que les professeurs de moins de 30 ans sont moins attachés à la laïcité, plus imprégnés de relativisme culturel que leurs aînés. Y a-t-il une fracture générationnelle ?  

Oui, il y a une fracture. Il y a une inversion de la hiérarchie des principes : certains font désormais prévaloir la valeur de la "tolérance" sur la laïcité républicaine. Au point de penser qu'il faut être indulgents avec toutes les revendications religieuses. Depuis 1989 et "l'affaire des foulards" à Creil, je constate que la peur de passer pour "méchant" est un fort gaz incapacitant. Pour des motifs qui peuvent paraître sympathiques, on en arrive à tolérer l'intolérable.

Chaque attentat donne l'espoir d'un sursaut, que "plus rien ne sera jamais pareil". Est-ce une illusion ?  

Il y a une émotion profonde et sincère au moment de ces drames. Et puis, immanquablement, au bout de quelques semaines, apparaît ce mot que je ne supporte plus : le "mais". "Oui, mais il n'aurait pas dû...", "bien sûr c'est horrible, mais...". Ce "mais" en dit long sur une tendance forte au politiquement correct dominant.  

Pourquoi ?  

Avant tout parce que nous voulons la paix. Quitte à faire des sacrifices sur certains principes, et même dans l'éducation nationale, où le "pas de vague" règne en maître. Nous redoutons le conflit. Alors nous fermons les yeux sur ce qu'il nous en coûte... et sur ce qu'il nous en coûtera. Rares sont ceux qui osent encore aujourd'hui rappeler qu'on peut critiquer les religions sans que cela ne constitue une offense. Avec ce "mais" s'est installée l'idée que la religion serait sacrée, intouchable, contrairement à tous les autres systèmes de pensée. 

Les jeunes profs constituent l'avenir du corps enseignant. Ce sont eux qui apprendront aux prochaines générations. S'ils sont moins attachés à la laïcité, on voit mal comment cette pente serait remontée...

 LExpress

 

 

 Lire aussi :

>>> Ces intellectuels français qui ne reconnaissent plus leur gauche

ENQUÊTE - Ils se revendiquent toujours de gauche, mais ont été chassés par le sectarisme idéologique de leur propre famille de pensée. Un «tiers-parti intellectuel», orphelin politiquement, qui ne se reconnaît plus dans ce qu’est devenue une gauche déconstructionniste. Lefigaro

 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire