samedi 18 décembre 2021

Auto-flagellation : « Au Royaume-Uni, le mouvement visant à “décoloniser” la musique classique frise la chasse aux sorcières »

>>> Quatorze musiciens blancs d’un orchestre de Londres vont devoir laisser leur place à d’autres, issus de la diversité. Cette décision, controversée, enrichit le débat, dense, en Europe comme aux Etats-Unis, sur le recrutement des orchestres symphoniques, décrypte Michel Guerrin, rédacteur en chef du « Monde », dans sa chronique.

Chronique. Quatorze musiciens blancs de l’English Touring Opera (ETO), un orchestre londonien, vont devoir laisser la place à des instrumentistes de couleur. Cette annonce, à la mi-septembre, a provoqué un tollé. Inédite et chargée d’une symbolique forte, elle intensifie le mouvement visant à favoriser la diversité dans la musique et la culture en Occident.

Pour se justifier, James Conway, le directeur de l’ETO, invoque deux notions qui font rarement bon ménage : « donner la priorité » à la diversité tout en recrutant des musiciens sur la base de « l’excellence uniquement ». La posture fait sourire les patrons de grands orchestres dans le monde, qui fondent leur réputation sur une technicité dont on mesure mal l’intensité. Ils se sentent peu concernés par cette polémique car l’ETO ne joue pas dans la cour des grands. Sa mission est en effet éducative – diffuser la musique et l’art lyrique dans des quartiers difficiles.

Pas si simple. Le puissant Syndicat des musiciens britanniques affirme que l’ETO crée une injustice en voulant en réparer une autre. Il se demande – reprenant le vocabulaire des minorités, ce qui traduit une bascule vertigineuse – si l’orchestre va dans le sens d’une société « juste et inclusive ». D’autres parlent d’un choix raciste. Car si ses musiciens, au statut d’indépendant, peuvent être « remerciés » d’une saison à l’autre, les 14 visés sont dans la place depuis vingt ans et leur compétence n’est pas mise en cause. L’Arts Council, qui entend lutter contre les discriminations dans la culture et principal soutien financier de l’orchestre, se demande pour sa part si la procédure de remplacement cadre avec son soutien.

Il n’est pas étonnant que cette affaire surgisse au Royaume-Uni, où le mouvement visant à « décoloniser » la musique classique, à Oxford notamment, frise la chasse aux sorcières. Les Etats-Unis sont dans le même état d’esprit, où le Buffalo Philharmonic Orchestra (Etat de New York) a ouvert un recrutement d’un chef d’orchestre ciblant les Noirs ou les Hispaniques, les Blancs et les Asiatiques étant écartés.

50 % de femmes

Dans cette logique de la diversité, le nouveau bouc émissaire est une norme de recrutement adoptée à partir du début des années 1970 par la plupart des orchestres : l’« audition à l’aveugle ». Le jury entend mais ne voit pas les candidats, cachés derrière un paravent ou un rideau. Cela évite le copinage et réduit les préjugés au profit du talent.

Ce paravent a provoqué une forte hausse et une mondialisation des candidats lors du recrutement par les orchestres. Il aurait aussi accéléré leur féminisation. Une étude américaine publiée en 2000 dans l’American Economic Review tend à le prouver. Avec cette explication : le paravent a déjoué la misogynie du milieu musical. Le symbole en est la moquette installée lors des concours afin que le jury ne distingue pas le son des chaussures.

Lemonde 

 

 

 

 

 https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/12/17/au-royaume-uni-le-mouvement-visant-a-decoloniser-la-musique-classique-frise-la-chasse-aux-sorcieres_6106369_3232.html

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